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Productivité en hausse, créativité en berne. Et si nous n’avions bientôt plus rien à produire? Partie 2 : Favoriser la créativité, c’est possible !

Nous avons vu précédemment les effets négatifs du télétravail sur les processus créatifs en entreprises. Alors que faire dans ce monde du travail modifié ? Notamment, lorsque ces situations de télétravail durent, se généralisent, en mode partiel ou total ?

// Qu’est-ce que la créativité en entreprise ?

Intuitivement, nous aurions tous envie de développer l’innovation à outrance par tous les moyens pour combler, vite et bien, nos lacunes de créativité ; comme à la grande époque de la start-up nation et de l’uberisation lorsque pour innover, quoiqu’il en coute, les grands groupes ont injecté des milliards (les fameux Lab ou Incubateur) pour trouver des innovations plus ou moins réussies.

Avant de se demander quoi faire, revenons à notre sujet : la créativité. Qu’est ce-que la créativité en entreprise ? De façon instinctive, le terme créativité est traditionnellement associé à la créativité des artistes ou, plus récemment, grâce à des exemples tels que ceux des entreprises Apple ou Google, à l’innovation dans des secteurs technologiques. Mais le processus créatif recouvre une réalité bien plus large. Ses définitions sont d’ailleurs nombreuses mais retenons celle-ci : la créativité est la capacité de générer facilement des idées, alternatives et solutions à un problème donné, souvent dans un contexte en mutation. En cela on différenciera, l’innovation, qui est la mise en application d’idées, de la création qui elle est le processus de génération des idées, au sens plus large, incluant donc l’innovation. Il existe d’autre définitions intéressantes dans l’histoire des sciences mais retenons celle ci-dessus aujourd’hui.

Dans notre cas, en entreprise, la créativité sert donc à un grand nombre de métiers et de situations : imaginer des solutions collectivement à un nouveau problème, identifier un nouveau produit répondant à un besoin existant, penser sa nouvelle organisation dans un contexte changeant, faire évoluer son métier …

Le travail de demain devra probablement concilier le meilleur des pratiques et des usages pour coller aux besoins de l’entreprise et à celui des collaborateurs et pallier aux effets pervers du télétravail sur les processus créatifs ; trois questionnements doivent émerger dans les entreprises pour maintenir un niveau satisfaisant de créativité, selon nous (et nous admettons que nous ayons pu en oublier tant le sujet est vaste) :
• Un premier questionnement autour d’une évolution majeure du management
• Un second autour de la réinvention de « pratiques » créatives adaptées au nouveau contexte
• Et un dernier sur la ré-humanisation des sites et des outils de travail.

// Une révolution contractuelle et managériale

Les entreprises doivent s’interroger sur les modes de travail et d’organisation et le contrat liant les collaborateurs à l’entreprise pour favoriser la créativité, au sens le plus large, celui de la résolution de problèmes nouveaux.

Le professeur de management Laurent Taskin propose pour lutter contre les effets négatifs du télétravail sur l’identité sociale et l’implication organisationnelle des collaborateurs, et donc sur la créativité, de re-réguler les rapports managériaux et sociaux au sein de l’entreprise. Selon lui, L’enjeu de cette re-régulation est donc bien celui d’une flexibilité concertée aux bénéfices partagés, où employeurs et employés tirent le meilleur parti de cette forme particulière d’organisation du travail, en re-contractualisant ses modalités d’exercice : « le manager – superviseur devenant peu à peu, dans ce nouveau contexte, un manager – coach (suivi qualitatif du travail effectué en-dehors des locaux de l’entreprise, gestion des temps de non-présence dans les bureaux, reconnaissance de la situation de télétravail auprès des collègues, etc.) notamment. Dans la même veine, on peut évoquer le concept de « management de l’autonomie » qui consiste, entre autres, à permettre à chacun de faire évoluer individuellement ou collectivement la manière dont ils travaillent et doivent atteindre le but. Le salarié ayant la main sur le « comment », il est, de fait, encourager à faire preuve de créativité, à trouver, avec l’appui du management les réponses à ces problèmes, plutôt qu’être dans l’application de normes. Le travail à distance appelle, voire force, à penser ce management de l’autonomie. A chaque organisation, ses évolutions et son nouveau contrat social pour favoriser les personnes créatives, les idées nouvelles et les interactions créatives dans un contexte de télétravail interrogé, discuté, et choisi, en mixant selon les organisations, présentiel et distanciel.

Toujours sur ce point Patrick Bouvard philosophe et psychologue, spécialiste du télétravail, ne dit pas mieux sur le rôle crucial du management dans cette évolution : « Avec le télétravail, il n’y a rien à inventer de plus que ce que n’aurait jamais dû cesser d’être le management (au sens du management de l’autonomie), c’est-à-dire l’établissement de règles claires et communes qui définissent les rapports et les comportements que sont censés développer des professionnels dans l’exercice de leurs activités respectives. Etablir ces règles de telles sorte qu’elles ne formalisent ni trop ni trop peu les rapports et les comportements des individus et des équipes relève d’un art, parfois fort délicat. On pourrait presque dire que la problématique du management peut se réduire au fait de savoir ce qu’il faut formaliser et ce qu’il ne faut pas formaliser. Cela s’applique à distance tout comme sur site ! En fait nous constatons que l’introduction du travail à distance dans les entreprises est un révélateur redoutable de carences managériales devenues coutumières…». Bref il serait donc urgent de s’intéresser à un management éclairé et responsabilisant plutôt que spécifiquement au télétravail… Une position iconoclaste mais certainement pas inintéressante !

// La sanctuarisation de temps et de pratiques créatives

Comme la créativité est un processus complexe empruntant à la connaissance pure, à la mise en relation de notions éparses (via la rêvasserie) et au partage humain, formalisé ou hasardeux, il est capital de ré-institutionnaliser des temps et des pratiques qui favorisaient la création dans un contexte « normal » : le partage de connaissance à la machine à café, les ping-pong intellectuels entre personnes de différents services au déjeuner, les conférences thématiques et les discussions en découlant, les « temps morts » où l’on rêve, les moments de réunion où l’on ne parle pas de l’ordre du jour, la fameuse réunion après la vraie réunion, le team meeting où l’on découvre que le nouveau est un expert en ornithologie, et le « fun » qui permet de faire cohésion et qui, rapprochant les gens, facilite les échanges créatifs…

Évidemment, il faut réadapter ces moments en fonction des nouvelles organisations (télétravail partiel, outils digitaux…), mais il est capital que l’entreprise réinvestisse ces idées et ces temps, pour refonder un contexte favorable au processus et aux gens créatifs, pour générer de nouvelles façons de créer en favorisant ces interactions sociales par de nouvelles formes de rencontres (déjeuner confinés et thématiques avec des participants extérieurs à l’entreprise, réunion walk and talk, café croissants virtuels, déjeuners physiques en petite équipe, conférences débat en présentiel, team meeting virtuels, réunion innovation ou créative en présentiel, réunion brève et quotidienne pour lancer la journée en équipe et en digital, machine à café connectée à tous les sites de l’entreprise…) et en interrogeant le meilleur mix entre télétravail et présence sur site pour partager et laisser place à la sérendipité, l’émergence hasardeuse de rencontres et d’idées, dont Fabienne Broucaret nous explique : « La dernière carence de la collaboration virtuelle est le hasard des rencontres et des relations humaines. En effet, les échanges spontanés, les découvertes, les eurêka nécessitent encore un espace physique. Au global, il n’y a aucune limite à la virtualisation de l’entreprise, mais la collaboration intense, le sentiment d’identification et d’appartenance, la sérendipité sont des avantages compétitifs incontournables que seul permet l’espace physique. » IBM ne s’y est pas trompée : en 2017, après 20 ans d’une phase pionnière en matière de télétravail, l’entreprise rappelait la plupart de ses salariés dans ses sites de production constatant la perte de créativité globale que ce mouvement avait occasionnée.

// Des sites et des outils digitaux ré – humanisés

Dans le sillage de cette dernière idée sur la fonction du site physique dans la création, un dernier questionnement doit se faire jour autour des fonctions des sites de travail et mais aussi des outils de communication. Ainsi, un double effet du télétravail est d’avoir rendu obsolète la plupart des sites de travail pour les individus (trop loin, trop grand, inutile finalement, moins confort que chez moi, trop près de mon chef, pas assez calme, peu propice à la rencontre créative…) et fait prendre conscience à chacun de la difficulté de passer la totalité de son temps devant des outils digitaux (Teams, Zoom, …)

Concernant les sites de travail, un grand nombre de grandes sociétés ont décidé de fermer leur bureau jusqu’à nouvel ordre, alors même que leurs nouveaux sièges pharaoniques venaient de sortir de terre (Apple Park, Sphères d’Amazon…). Cette évolution majeure pose une série de questions aux entreprises qui n’en sont pas encore là ou qui ne le peuvent pas en terme de modèle : mon site apporte-t-il une expérience de travail non reproductible chez soi ? Est-il adapté à mes collaborateurs en télétravail partiel ? Permet-il une meilleure gestion des projets d’équipe ? Les différents sites sont-ils connectés « humainement » ? Sont-ils efficacement connectés pour faciliter les échanges informels et ponctuels ? Comment mieux distribuer géographiquement les sites de l’entreprise pour attirer et retenir ses salariés en manque d’espaces ? Autant de questions qui ont surgi récemment dans les entreprises, et qui remodèlent fondamentalement la position des directions vis-à-vis de leurs mètres-carré de bureau. Intégration de nouveaux outils technologiques pour relier humainement des sites entre eux, dispersion des sites sur le territoire, location de mini-espaces de travail à proximité des hubs de transport pour favoriser les vraies interactions humaines ; le monde de l’immobilier est d’ailleurs en pleine ébullition sur ces sujets touchant à l’entreprise et à sa fonction de rencontre. « Demain, les lieux de travail devront magnifier les échanges sociaux et le sentiment d’appartenance, sous peine de voir se développer le syndrome du freelance. Le lieu de travail reste un facteur de performance. Ce n’est pas nouveau et cela ne changera pas. Le risque, c’est l’errance, le fait de ne plus avoir de lien central pour donner du sens au travail. » expliquent Frédéric Miquel et Nicolas Cochard du groupe de conseil en immobilier, Kardham.

Quant aux outils digitaux de communication, leur soudaine surutilisation a rendu neurasthénique nombre d’entre nous, et pas seulement en raison du nombre d’heures passées dessus, mais aussi et surtout à cause de la dégradation des relations humaines qu’ils ont entrainée. Selon Nawal Abboub, docteure en sciences cognitives, « la visioconférence classique est génératrice de fatigue mentale. La difficulté de ne pouvoir s’appuyer sur le langage corporel des interlocuteurs qui facilitent la compréhension claire des messages et des intentions lors d’une interaction est l’un des facteurs très contraignant d’une collaboration totalement virtuelle, et elle nuit de façon importante à la qualité des échanges et des interactions ainsi qu’à la créativité individuelle et collective. Et comme on a vu plus haut que ce sont bien aussi les interactions sociales et humaines qui génèrent soit un contexte favorable à la créativité, soit la créativité elle-même, il est donc urgent que ces solutions et leurs utilisations évoluent en prenant en compte cet aspect fondamentalement humain.

// A la fin…

On le comprend aisément, nous n’avons pas fini de réfléchir et d’interroger la pertinence de ces nouveaux modes de travail et de leur bonne combinaison en fonction des compétences et des modèles d’entreprise, et s’il est peu probable que la créativité et l’innovation s’arrêtent tout net dans les prochaines années, il y a fort à parier que les entreprises qui ne prendront pas conscience de l’importance des processus créatifs dans leurs modèles et de la nécessité de préserver un contexte favorable à leur émergence verront progressivement leur productivité stagner, leurs projets et leur modèle probablement péricliter.

Alexandre Menuel, senior advisor, expert création, marketing et communication, Tenzing Conseil
Pierre Thomas Louis de Soultrait, directeur commercial, expert des solutions et interfaces digitales de travail, LG France
Aurélie Pecquet, directrice marketing stratégique et expérience client, Bouygues Bâtiment France Europe
Romuald Boulanger, Co-fondateur, La Vitre

Sources :
Le travail à distance – Télétravail et nomadisme : leviers de transformation de l’entreprise
Patrick Bouvard, Patrick Storhaye
Télétravail : Les enjeux de la déspatialisation pour le management humain
Laurent Taskin
The Human Problem of an Industrial Civilization
Elton Mayo
Pourquoi la visioconférence met-elle notre cerveau K.-O. (et comment riposter) ?
Alice Galopin
Une étude exploratoire de la créativité dans les organisations
Kamel Mnisri, Haithem Nagati
Le télétravail va-t-il supprimer la rêverie, socle de la créativité
Elsa Fayner
Le bureau de demain, les 7 tendances qui vont révolutionner l’environnement de travail
Fabienne Broucaret
Sondage CSA pour Malakoff Humanis
CSA
Que savons-nous aujourd’hui des effets économiques du travail ?
Cyprien Batut, Youri Tabet

 

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