Points de vue

Élodie Baussand, « La vie professionnelle doit redevenir digne, soutenable et reconnue »

By 6 janvier 2026 No Comments
Points de vue

Et si l’on se remettait à parler du travail, non plus sous le prisme du fantasme, mais sous celui de la réalité ? Le travail est à la mode, mais on en parle souvent comme d’un objet lointain, presque abstrait. Politiques, dirigeants ou commentateurs préfèrent évoquer tout ce qui l’entoure – organisation, culture, quête de sens, attractivité, raison d’être… Plutôt que l’activité elle-même.

Aujourd’hui, on ne peut plus se permettre une telle déconnexion. Les tensions sur le marché de l’emploi, le débat sur les retraites, les conséquences de l’inflation ou la situation macroéconomique… Tous ces sujets replacent la question économique et sociale au cœur et nous obligent à regarder ce que nous avions collectivement laissé hors champ : le travail réel.

Une pratique, pas seulement une notion morale

Quand 370 000 postes restent vacants, quand seuls 8 % des salariés se disent « engagés » (sondage Gallup 2025), quand la confiance des citoyens à l’égard des politiques se rétracte et que l’entreprise, en retour, est plébiscitée (selon le Baromètre Cevipof de la confiance politique), le silence n’est plus une option. L’histoire nous l’a appris : les élites se saisissent du travail lorsque l’équilibre social menace de se fissurer.

Nous y sommes. C’est le moment de rompre avec vingt ans de discours abstraits. Si l’âge de départ à la retraite crispe autant, c’est aussi parce que le travail demeure une activité usante pour la plupart des salariés, même si toutes les enquêtes de climat social nous indiquent que dans l’ensemble, ils « aiment » leur boulot (en réalité, ils apprécient surtout de fréquenter les collègues).

Oui, avant la retraite, il y a une vie professionnelle, et celle-ci doit redevenir digne, soutenable et reconnue. On l’a vu pendant la pandémie, puis trop vite oublié : sans agents de maintenance, aides-soignantes, chauffeurs-livreurs, opérateurs de production, bref sans « expertise », aucune économie ne tient. La question sociale contemporaine se situe là. Et accessoirement la question politique : c’est dans les rangs des petites classes moyennes et populaires que l’on trouve le plus grand nombre d’électeurs du RN.

Pourtant, ce retour au réel n’est pas garanti. Les mêmes travers réapparaissent déjà : colloques sur le travail sans salariés dans la salle, déclarations sans effets, invocation magique de la « valeur travail ». On continue à parler du travail comme d’une notion morale, pas comme d’une pratique. La seule menace prise au sérieux semble être celle de l’automatisation des cols blancs : soudain, parce que l’intelligence artificielle touche les cadres, le sujet devient urgent. Pourquoi pas. Mais alors généralisons la réflexion. Parlons du travail sérieusement en prenant au sérieux celles et ceux qui l’accomplissent.

Porter un regard professionnel sur la nature des métiers

Comment ? D’abord, en replaçant la reconnaissance au centre : reconnaissance symbolique, salariale et statutaire. Il ne s’agit pas de multiplier les dispositifs de « bien-être », mais de montrer des signes explicites d’utilité, d’impact et de considération. Le vécu des équipes ne se résume pas à une augmentation ponctuelle de la rémunération. Certes, cela compte énormément, surtout dans un contexte où le travail ne « paye plus » en raison notamment de la fiscalité qui l’encadre. Mais la reconnaissance est un prérequis. Il y a besoin d’une culture managériale nouvelle, besoin d’un regard réellement professionnel porté sur la nature des métiers. La reconnaissance passe aussi par l’autonomie dans le travail, qui demeure un marqueur clair de confiance et de considération.

Ensuite, en recréant des espaces où les métiers parlent des métiers. De vrais lieux de dialogue intégrés au temps de travail, permettant de partager les savoirs tacites, d’identifier les irritants, de transformer ce qui doit l’être. Parler travail et parler métier ne relève pas du même exercice. Planifier les compétences et les emplois devient urgent dans un monde fait de bouleversements : cela signifie cartographier les métiers, anticiper les besoins, reconnaître les savoir-faire, investir dans les trajectoires plutôt que dans la substitution permanente. Dire que l’on manque de compétences ne suffit pas : il faut les développer, localement et durablement. Cet effort nécessite une concertation de tous les acteurs, de la PME locale à l’État. Mais le challenge est stimulant : à l’heure où on n’a que le mot « systémique » à la bouche, il serait temps de le prouver.

L’infrastructure de la démocratie

Enfin, en pensant le travail à hauteur de journée. Je n’ai rien contre les indicateurs classiques de pilotage des ressources humaines, mais ils doivent tenir compte de l’expérience effective : matériel disponible, charge réelle, outils adaptés, temps utile, marges d’autonomie. Pourquoi ne pas demander chaque année aux dirigeants, élus, DRH, directeurs généraux : « Quand avez-vous passé une journée sur le terrain ? » Les réponses seraient sans doute instructives.

Pendant trop longtemps, le travail a fonctionné comme un fantôme : invisible tant qu’il n’était pas nommé – une sorte de Beetlejuice social. Nous payons aujourd’hui ce déni. Mais nous avons encore le choix. Soit nous continuons à parler du travail sans le faire évoluer, en attendant la prochaine crise sociale ou électorale. Soit nous faisons du travail réel, au-delà d’un sujet de communication, un projet politique, économique et humain.

Aujourd’hui, tout le monde attend plus ou moins « 2027 » en serrant les dents. Nous n’avons donc plus le luxe de l’abstraction. Je ne nie pas le fait que le travail est un bon récit pour agences de communication et cabinets de conseil. Mais il est surtout l’infrastructure de la démocratie, de l’innovation et de la cohésion sociale. Le reconnaître pleinement serait déjà un acte de transformation.

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